Vers le vide
C’est quoi le vide, exactement ? La question mérite d’être posée, car il s’agit du gouffre insondable vers lequel l’histoire contemporaine nous emporte. Correspond-il au néant, tel que les philosophes se l’imaginent : un état sombre de l’être, caractérisé par l’annulation de ce qui l’anime (non-être) ? Ou est-ce quelque chose d’encore plus difficile à concevoir, comme la transformation d’un univers plein de vie et de sens, en un monde abstrait, mort, où l’information issue de l’observation en continu étouffe le rêve, pour le réduire à un amalgame de données numériques dépourvues de sens ?
Pour la science et ceux qui suivent ses progrès, le vide correspond à une sorte d’arrière-plan relationnel, où tout ce qui a une masse s’inscrit de manière géométriquement vérifiable dans les coordonnées d’un espace-temps décrit par des variétés différentielles. Il y a équivalence entre énergie et masse, et les transitions d’états au niveau quantique se modélisent dans un espace de Hilbert, car c’est le seul espace linéaire normé qui possède un produit scalaire. En mécanique quantique, les produits scalaires représentent les amplitudes de transition d’état. L’amplitude de transition d’état est un nombre complexe utilisé pour décrire le comportement d’un système. Le carré de son module donne la probabilité (ou densité de probabilité) pour que le système soit mesuré dans un état donné. L’énergie totale de tout système est un nombre qui se conserve dans le temps.
La relativité générale et la mécanique quantique explorent ce monde à l’aide d’outils mathématiques complexes, proposant des modèles difficiles à unifier. Comme nous le verrons un peu plus loin, le problème vient de la nature même des mathématiques : du point immatériel qui lui sert de repère, de sa manière de compter, de diviser, d’incorporer le passage à la limite, d’introduire l’incertitude liée à l’aléatoire, de la « renormalisation » qui fait disparaître les infinis, et d’autres manipulations du même genre qui fracturent l’unité primordiale en éléments hétéroclites.
Dans l’univers déconstruit de la conscience, le vide s’apparente à une essence non-dénombrable : celle de l’unité insécable où l’être plonge ses racines. Tout y apparaît en superposition, noyé dans une mémoire associative synchronisée à l’origine : c’est-à-dire au centre, où la multitude des possibilités converge sans se désagréger. Essence et sens se chevauchent ici dans la cavalcade fougueuse d’une imagination libre, constamment aux prises avec son rêve éveillé. C’est une essence difficile à décrire et encore plus à pénétrer, car elle se dissimule derrière sa forme vide. L’état de veille, caractéristique de la cohérence de cette conscience, devient une source de puissance. L’endormissement approfondit le rêve, rythmé par un temps cyclique et la nécessité de créer les formes autoreproductrices autonomes, observables dans le monde phénoménal. L’image est reprise par la tradition hindoue :
« Dans la riche cosmologie hindoue, les dieux sont souvent représentés dans des situations symboliques puissantes, reflétant les forces et les énergies qui animent l’univers. L’une de ces représentations emblématiques est celle de Vishnu, le dieu de la préservation, endormi sur le serpent cosmique Ananta. La légende de Vishnu endormi est un récit mythologique de création et de renouveau. Cette image captivante de Vishnu reposant paisiblement sur Ananta, qui représente l’éternité et l’infinité, incarne un état de sommeil profond appelé le sommeil yogique, où la conscience reste présente même dans le repos le plus profond. Ce sommeil n’est pas simplement un état de repos, mais une période de maintien de l’équilibre cosmique, où Vishnu se recharge pour préserver l’harmonie de l’univers. Selon les mythes anciens, à la fin de chaque cycle cosmique, lorsque l’univers est détruit par Shiva, tout retourne aux Eaux Primordiales, symbolisant le potentiel infini de création. C’est durant cette phase de dissolution que Vishnu se retire dans son sommeil yogique, protégé par Ananta des eaux chaotiques qui enveloppent tout. Pendant ce sommeil, Vishnu reste conscient de son rôle vital de préservation. Son nombril est le point d’émergence de Brahma, le dieu de la création. Lorsque le moment propice se présente pour le début d’un nouveau cycle cosmique, un lotus pousse du nombril de Vishnu, portant Brahma, qui commence alors le processus de création du nouvel univers. Le moment du réveil de Vishnu est marqué par l’intervention de Shiva, le destructeur et régénérateur de l’univers. Dans une danse cosmique rythmée, Shiva danse sur la tête d’Ananta, créant ainsi le rythme de la création. Chaque battement de ses talons symbolise le début d’une nouvelle ère. » ( La légende de Vishnu endormi )
La scène est mythique, mais néanmoins crédible en tant que plan. Le miroir aux alouettes du monde phénoménal, typiquement présenté comme un problème de physique à résoudre, s’y inscrit comme une mystification intentionnelle. C’est là que les formes vivantes s’enchevêtrent et se reproduisent, hébergeant une conscience vite atrophiée, négligée par le serpent malin que nous sommes. L’obsession reste toujours la même : comprendre comment ça marche pour tout contrôler.
À l’intérieur de ce projet prioritaire, ingénieurs et technocrates avancent main dans la main. Mais les formules qui régissent le comportement des objets manipulables s’expriment dans un langage mathématique difficile à traduire. Le rêve faustien, vécu par celui qui s’y plonge, reste un rêve. L’abstraction n’apporte pas de réponse définitive.
L’intelligence s’implique néanmoins dans la relation entre le vide et l’être. L’énergie vitale, confortablement emprisonnée dans les formes qu’elle anime, s’adapte à un scénario quasi-cinématographique, où la causalité observable donne naissance au destin. Les péripéties de l’étant s’en suivent. Le vide y apparaît comme une scène de nudité troublante, visionnée par un voyeur anonyme. C’est le fond inquiétant sur lequel l’individu se découvre. Découverte parsemée d’obstacles et d’illusions.
La dissolution de l’illusion passe par l’imagination créatrice, sollicitée dans le cadre d’un rituel approprié. C’est elle qui apporte la puissance incantatoire aux paroles sacrées prononcées pour effectuer la dissolution. L’imagination est le secret de l’élaboration du sacré.
Dans le cas de l’Égypte antique, par exemple, le secret se cachait dans le pouvoir corrélatif des hiéroglyphes (caractère « sacré » (hieros) et « gravé » (gluphein). Ces signes polyvalents, aux assonances associatives, enflammaient l’imagination et contribuaient à l’efficacité du rite :
« Dans l’histoire de la religion égyptienne, l’importance centrale du secret remonte beaucoup plus haut que la séparation problématique entre une religion du peuple et une religion des élites. Dans la religion égyptienne, les concepts du sacré et du secret sont très proches l’un de l’autre. Le sacré était considéré comme ce qui est secret par excellence. En outre […] nous avons affaire en Égypte très tôt, c’est-à-dire depuis le début du IIIe millénaire, à une dissociation et à un dédoublement de la tradition, un phénomène qui se rapporte aux rites, et non aux textes. » (Jan Assmann, Religio duplex)
Les rites s’appliquaient à la construction du sacré et se divisaient en deux types : ceux qui suivaient un plan purement exotérique (rites religieux) et ceux qui se concentraient sur l’effet transformatif en s’appuyant sur le pouvoir incantatoire de la parole (rites initiatiques). Les seconds s’investissaient dans la construction d’objets symboliques, utiles au voyage vers l’au-delà, identifié dans ce contexte au vide et à la mort.
Dans le cadre des rites égyptiens, le voyage vers la conscience primordiale s’effectuait par la révélation. Les prêtres chargés de réciter les textes des rituels décrivant le voyage vers l’autre rive, s’attelaient à la construction imaginaire du véhicule nécessaire au passage des flots. Le voyageur, placé dans la position du défunt, était interrogé et devait nommer les pièces de la barque funéraire, pour qu’elle puisse être correctement assemblée. La traversée des flots séparant la conscience individuelle de la conscience universelle se faisait par la lecture de textes établis avec un vocabulaire profane, transposé par incantation en paroles sacrées, efficaces dans le domaine de l’esprit. Décrits comme « porteurs de rouleaux de textes », les prêtres égyptiens maîtrisaient l’intonation :
« Les textes que l’on voit ces prêtres réciter sur les représentations [des rituels égyptiens] sont appelés "transfigurations", en égyptien s-achu, le causatif de la racine ach qui signifie "être efficace" et, dérivé de ce premier sens, "être esprit". La formation du nom désignant ce genre de textes à l’aide du causatif suffit à montrer que nous avons à faire à des textes efficaces, dont la récitation provoque une transformation˗˗ dans l’état désigné par la racine ach. Ces textes ne sont pas seulement "performatifs", mais "transformatifs", au sens où ils ont le pouvoir de produire par un processus "transformatif" les effets qu’ils désignent verbalement, donc "l’état transfiguré". Mais ils ont ce pouvoir seulement dans les circonstances précisément déterminées du rituel : ils doivent être récités littéralement, au bon moment et au bon endroit, avec l’intonation et l’accentuation correctes, par un récitant habilité à le faire et préparé pour cela conformément aux règles rituelles. » (Jan Assmann, Ibid.)
La parole correctement modulée transforme le texte porté par la voix. Elle donne une valeur opérative aux images iconiques. Pour ce faire, elle invoque la mémoire universelle au cœur de laquelle le signe résonne lorsqu’il est invoqué. Il se mue alors en un symbole auditif porteur d’un état de conscience transfiguré. Le texte récité devient une mise en superposition phonétique d’énergies du monde de l’au-delà. La « transfiguration » s’appréhende au niveau de la conscience individuelle, jumelée à la conscience universelle durant le rituel.
Tout un programme de connaissance par reconnaissance, qui ressemble un peu à ce qui se passe lorsque l’on cherche une information inconnue en se servant d’un algorithme quantique. Le texte du rituel est remplacé ici par un registre de qubits intriqués. L’information en formation, transformée par des portes quantiques, est placée dans un ensemble continu de superpositions de deux états : |0> et |1> (vecteurs propres). Les deux états quantiques |0> et |1> superposés, s’amalgament à d’autres qubits par intrication. En fin de compte, le registre de qubits intriqués se retrouve dans une superposition de tous les états possibles (|00...0>, |10...0>, |11...1>, |10...1>).
Dans cet exemple de transfiguration numérique, l’équivalent du texte incantatoire est le « registre », dont la portée associative est liée au nombre de qubits intriqués utilisés pour représenter l’information recherchée. L’encodage en qubits intriqués augmente la cardinalité des associations. L’intrication et la superposition permettent d’aborder ce qui est caché sous l’angle d’une perception en simultané, représentative d’une « ouverture d’esprit » d’ordre supérieur.
À un certain niveau, il est nécessaire de reprendre la notion de localisation pour y intégrer ce qui reste caché. La modélisation la plus naturelle consiste à considérer ce qui est observable ou mesurable comme « local », et tout ce qui est intriqué comme « non-local, cohérent ». Cette distinction permet de limiter l’existence d’un repère relativiste inertiel au monde local observable, et de l’ignorer pour tout ce qui se trouve en superposition d’états dans le domaine du flouté, régit par l’intrication.
La conscience n’est pas descriptible par la sémantique qui s’applique au monde phénoménal. Elle se situe au-delà de la mesure directe et doit être dérivée du comportement des champs quantiques qui engendrent les transitions d’état. Les particules répertoriées ne sont pas des objets indépendants de la dynamique des champs qui en modulent l’existence. Elles représentent des états énergétiques du champ. La conscience intervient dans la réflexion d’un « champ observé » (local) par un « champ observateur » (non-local, cohérent). Les deux sont liés par leur appartenance au vide quantique ou « fond commun », qui fait que l’énergie totale se conserve. L’unité s’exprime par la conservation de l’énergie. Sans observation toutes les possibilités restent ouverte : il n’y a pas de déterminisme.
Le monde local prend forme et évolue dès que l’on observe. Le déterminisme s’inscrit dans l’acte d’observation. Il est la manifestation du libre arbitre de la conscience universelle ou « champ observateur », qui existe en lui-même et s’étend jusqu’à la conscience individuelle. La conscience ne peut affirmer son existence qu’en se référant à elle-même et cette auto-référence est problématique en mathématiques. (à ce sujet, voir les exposés de Marc Henry et Federico Faggin)
La physique moderne distingue le vide quantique du vide relativiste. Dans les deux cas, ce sont des vides difficiles à concevoir, car ils s’expriment à l’aide d’un formalisme où la notion de mesure demeure ambiguë, pour ne pas dire insaisissable.
« Le vide quantique nous apparaît comme réel, substantiel, et le contenant sous forme de potentialité d’une infinité de particules virtuelles et de leurs images miroir, les antiparticules ; ces particules virtuelles, qui présentent les mêmes caractéristiques que les particules constituant notre environnement quotidien, sont indétectables car elles n’interviennent que dans des processus transitoires ; elles ne sont qu’un artifice utile à un modèle de la mécanique quantique, celui du modèle standard […] Pour permettre au vide de la mécanique quantique de vérifier la condition d’invariance de Lorentz imposée par la théorie de la relativité, nous sommes conduits à former l’hypothèse d’un vide d’énergie globalement nulle mais animé de fluctuations locales et temporaires d’énergie : un vide dans lequel sont diluées des particules, un vide possédant une énergie interne suffisante pour expliquer les fluctuations quantiques porteuses d’énergie et générer des particules sans aucun apport énergétique externe mais qui ne se manifeste que lors des perturbations. Cette nullité de l’énergie globale en l’absence de fluctuations quantiques est une question ouverte. » (Patrice Delon. Le vide est-il une substance?. p. 38, Librinova, 2020, 9791026271406. cea-03518323)
Le temps ralentit et l’espace se contracte au fur et à mesure qu’un repère inertiel accélère vers la vitesse de la lumière par rapport à un autre. L’espace et le temps ne sont pas dissociables. L’espace-temps se courbe de manière à ce que la vitesse de la lumière reste constante. Cette vitesse correspond à la vitesse maximale de propagation de la causalité dans l’espace-temps. Causalité soumise à l’intégration locale de l’information, venue de la mesure. Le vide s’annonce alors comme une contraction de la masse, de la distance et du temps à la frontière lumineuse où la causalité s’efface. La causalité donne un sens à l’information, mais disparaît dans la cohérence implicite d’un univers géré par l’intrication.
Du point de vue de la relativité restreinte, d’autres considérations s’appliquent, notamment en ce qui concerne la notion de « masse », liée dans nos esprits à celle de « matière ». Nous avons tous une masse. Elle s’exprime en grammes dans notre repère inertiel terrestre, mais c’est n’est qu’une masse illusoire. Sa mesure dépend des conditions d’observation.
C’est à l’intersection de la mécanique quantique et de la relativité générale, que la nature de l’espace-temps devient encore plus ambiguë. On y observe une lumière porteuse d’énergie, se déplaçant sans repère inertiel propre et sans masse, car toute particule arrivée à la vitesse de la lumière aurait, d’après la relativité restreinte, une masse infinie. L’équivalence entre masse et énergie est difficile à concevoir dans un système qui ne différencie pas la nature du vide de celle de l’espace-temps. L’énergie du vide de la physique quantique n’est pas modélisable dans l’espace-temps de la relativité générale :
« En appliquant, dans le cadre de la relativité restreinte, un changement de référentiel à la loi fondamentale de la dynamique appliquée à une masse on peut déduire une expression généralisée de la masse quel que soit le référentiel inertiel utilisé : m= m0 / √(1− v ²/c ²)
La valeur apparente de la masse, grandeur mesurable, est ainsi dépendante non pas de l’espace-temps mais de l’observateur qui la mesure. La seule grandeur réelle est donc la masse au repos m0 qui est la valeur minimale mesurable de la masse d’une particule […] Aucun phénomène empirique ne semble ainsi corroborer une quelconque interaction du vide sur la particule en mouvement uniforme […] Ainsi les lois de la relativité établissent un lien entre la variation de cette masse et la vitesse observée, mais pas entre la masse et l’espace-temps lui-même. Selon la théorie de la relativité il n’existe pas d’autre lien direct entre la matière et sa masse que celui de son équivalence avec l’énergie. Ces lois définissant le comportement de la masse se révèlent donc insuffisantes pour établir un lien entre la présence d’une masse et l’effet de déformation de l’espace-temps décrit. Il y a contradiction entre la définition de l’énergie, potentialité d’action sans réalité, et sa caractéristique substantielle donnée par la relation entre masse et énergie : Higgs a tenté de résoudre cette contradiction en formant l’hypothèse que la masse ne représente que le résultat de l’interaction d’une quantité d’énergie localisée dans une particule avec un champ scalaire qu’on nomme le champ de Higgs. L’action de ce champ se comporte, selon lui, de façon similaire à des personnes s’agglutinant autour d’une personnalité rentrant dans une pièce, freinant ainsi son avance. Si, avec l’ensemble des physiciens, l’on admet cette interprétation de la masse en tant que simple propriété d’une particule, disjointe du concept d’énergie lié directement à la particule, il nous faut redéfinir le concept d’énergie intrinsèque d’une particule : Einstein relie l’énergie au repos d’une particule directement et uniquement à sa masse par la relation E = m0c²; cette relation signifie que l’énergie potentielle d’une particule n’est liée qu’à sa masse elle-même dépendant directement du champ scalaire de Higgs. Autrement dit l’énergie d’une particule est une conséquence directe de son interaction avec le vide, le champ scalaire assurant le lien. Si de l’énergie est transférée à une particule par l’obtention de masse, cette énergie doit être prise d’une façon ou d’une autre au vide. Mais qu’est-ce qu’un champ scalaire : par définition, un champ scalaire est l’attribution en chaque point de l’espace, sur lequel il existe, d’une valeur définissant une potentialité d’action sur chaque particule qui peut s’y trouver. Pour le champ scalaire attaché au boson de Higgs la potentialité d’action est une potentialité de masse. La physique moderne ne répond pas à la question de la nature de ce champ se contentant de dire que puisque le concept de champ et le formalisme mathématique associé donne une description correcte du monde et font des prédictions qui sont empiriquement vérifiées, il est inutile de se poser des questions sur le pourquoi. Même en occultant la nature du champ de Higgs qui transporte d’une certaine façon de l’énergie puisqu’il est la cause de ce que l’on nomme une masse, l’équivalence entre masse et énergie ainsi que la nature profonde de cette caractéristique de masse conférée par ce champ de Higgs restent des questions ouvertes. Aucune réponse n’est proposée par la physique moderne à ces deux questions... » (Patrice Delon, Ibid., p.45-47)
L’investissement intellectuel, et il faut bien l’avouer civilisationnel, dans la croyance en un progrès lié à la compréhension des lois physiques du monde phénoménal, se fonde sur la formulation mathématique de ces lois, ainsi que sur l’espoir d’une convergence réelle entre les sciences empiriques et les mathématiques qui en décrivent les résultats. Les mathématiques ne sont que le langage universel de l’expérience renouvelable. Chaque équation explique le comportement d’un phénomène physique observé et permet de le répéter dans un cadre expérimental.
Le vide est impossible à concevoir en tant qu’objet géométrique et même en tant qu’objet tout court. Pour en aborder une description formelle, il faudrait revoir la notion d’échelle, permettant de comparer des volumes dans un espace métrique ouvert. Le vide, mathématiquement 0, puisqu’il ne contient aucun élément, peut alors être considéré comme géométriquement invariant, fd(0) = 0 vis à vis de toute opération de dilatation fd, effectuée par changement d’échelle. Suis-je petit ou grand ? Les deux si je suis vide. Cette ambiguïté, facilement discernable dans le cas de la dilatation, s’applique à la déformation de l’espace vide, en général :
« La caractéristique la plus importante du vide, pour les relativistes, est sa capacité à être déformée par la présence locale d’une masse ou plus généralement d’une énergie d’origine massique ou électromagnétique. Cette déformation de l’espace-temps par la présence d’une masse est exclue de la mécanique quantique : rien, ni dans ses principes fondateurs, ni dans sa formulation mathématique ne peut conduire à une telle propriété. L’espace de la mécanique quantique est celui de la mécanique classique, un espace tridimensionnel Euclidien, distinct de la dimension temporelle. Celui de la relativité est quadridimensionnel et inclut le temps en donnant à ce dernier le même statut qu’une dimension telle que longueur, profondeur et hauteur. L’espace de la mécanique quantique, sous ensemble de l’espace-temps des relativistes, ne décrit pas le monde de la même façon : les phénomènes quantiques seront décrits selon le sens commun, traduction par nos sens du résultat d’une mesure. C’est une des raisons qui rend le concept de mesure si délicat en mécanique quantique. Même si l’équation de Schrödinger comporte la variable temps, les phénomènes de la mécanique quantique sont essentiellement statiques. La notion de géodésique n’a pas sa place en mécanique quantique. La gravitation comme déformation de l’espace-temps n’a pas de sens pour la mécanique quantique [...] »
« L’espace à trois dimensions de la mécanique quantique et l’espace-temps relativiste restent trop différents conceptuellement pour une synthèse de ces deux représentations du vide. Notre démarche nous a cependant conduits à une vision commune de l’énergie du vide que l’on peut se représenter par l’image d’une mer sur laquelle des vagues, des perturbations, transportant une certaine quantité d’énergie, seraient responsables de phénomènes observables. Le transport d’énergie par des ondes gravitationnelles, des déformations dynamiques de l’espace-temps, qui a été récemment mis en évidence par le résultat empirique de l’expérience américaine LIGO, est conforme à cette image de l’océan. Ce concept d’un vide d’énergie globalement nulle, mais localement non nulle sous l’effet de fluctuations quantiques ou de forces d’inertie, nous l’avons établi en nous appuyant sur des représentations mentales, des modèles ; la théorie quantique des champs moderne exprimée dans le corps des complexes ne nous permet pas de telles représentations et c’est, selon nous, une des raisons de la difficulté de compréhension de notre réalité dont le vide fait partie intégrante. […] »
« Einstein pensait qu’il y a une équivalence totale entre la masse et l’énergie ce qu’il traduit par la relation E = mc²; que signifie cette relation, définit-elle un lien d’interaction entre la matière et le vide ? Qu’est-ce que l’énergie du vide, quelle relation entretient-elle avec ce que nous appelons la matière et qui constitue notre réalité, celle à laquelle nous sommes reliés par nos sens et les instruments de mesure qui en sont les prolongements ? Pourquoi n’est-elle pas mesurable directement, c’est-à-dire accessible à nos sens ou aux instruments de mesure qui en sont les prolongements ? Nous terminons sur ces interrogations qui ne sont, nous l’espérons, que le début d’un long chemin. » (Patrice Delon, Ibid., p. 56-62)
Dans l’univers de l’individu conscient, tout ce qui est observable ou mesurable reste « local », alors que ce qui est soumis à des influences non-observables, demeure « non-local, cohérent ». La distinction introduite ne s’applique pas qu’au monde quantique. Elle s’étend au monde ordinaire par une simple extension des critères entrevus dans l’univers quantique observable :
« Absolument rien ne permet de distinguer un électron d’un autre électron en raison du fait que les positions ne sont connues que de manière probabiliste […] Les implications de cet état de fait sont parfois tout à fait non intuitives et peuvent avoir des conséquences très profondes. Ce qui est en fait tout à fait remarquable, c’est que toutes les particules connues sont des copies conformes : tous les électrons sont identiques, tous les protons sont identiques, etc. […] Tout système qui interagit de façon cohérente avec son environnement n’est ni microscopique, ni macroscopique. On parle dans ces conditions de système intriqué ou bien d’intrication quantique […] La physique quantique montre que la nature n’est pas faite d’entités séparées, mais plutôt d’entités séparables. En mécanique quantique, le critère de séparation est l’incohérence de l’interaction. » (Marc Henry, L’eau et la physique quantique)
Cette conclusion s’applique à beaucoup de choses que nous cherchons inconsciemment à minimiser. Elle suggère que nous sommes, nous aussi, contrôlés par des influences non-locales. À partir du moment où nous nous comportons comme des copies conformes d’un archétype étiqueté, conceptuellement équivalent à l’électron, mais à un niveau macroscopique, nos actions ne sont plus le résultat d’un libre arbitre, mais des composantes observables d’un déterminisme non-local, masqué par l’intrication qui le soutient. L’intrication intrigue. Sa cohérence anime un mouvement de masse coordonné.
Des mouvements cohérents peuvent être observés dans le cas de formations d’animaux aux comportements synchronisés. Il peut s’agir d’un vol d’oiseaux, où les individus se confondent (au même titre que les électrons) ou d’un banc de poissons qui se déplace comme s’il s’agissait d’un seul corps. Ces considérations s’appliquent à l’être humain, dès qu’il renonce à son individualité, se transformant en un élément social bien lisse, éminemment réceptif aux influences non-locales.
Tout comportement collectif se compare facilement à celui d’un troupeau de moutons, où l’instinct grégaire obéit à une dynamique de masse. Mais dans le cas de l’humain, le conditionnement collectif s’induit au niveau des étiquettes attribuées pour déterminer le comportement social souhaité. L’individu abandonne son identité profonde et se transforme en simple pion dans le jeu d’une politique qu’il ne maîtrise pas. Il devient un prolétaire chez les communistes, un consommateur chez les capitalistes, ou encore quelqu’un d’extrême droite dans le catéchisme des gauchistes, eux-mêmes étiquetés comme des gens d’extrême gauche par les capitalistes. L’extrême centre (par extension linguistique) se manifeste comme un collectif qui ne mérite même pas une étiquette, d’ailleurs impossible à coller sur la non-binarité visqueuse de ses effectifs.
La lutte entre étiquetés se poursuit néanmoins et se dirige vers une confrontation universelle, où tout finira dans la liquéfaction ultime. La technologie de la dissolution est déjà en place. L’annihilation des dualités, sur lesquelles l’existence du monde phénoménal repose, ouvre le chemin au renouvellement attendu et souhaité. C’est pour le déclencher que les influences non-locales s’infiltrent. Initiées par la danse de Shiva ?








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