Au fond du puits

L’image illustrant la chute d’un visage grimaçant dans un puits sans fond, publiée dans l’article précédent, suggère une implosion existentielle répétitive : la cannibalisation en série d’une identité factice par l’image qu’elle se fait d’elle-même. La schématisation obtenue s’accorde facilement avec le point de vue d’un observateur anonyme, plongé dans l’univers alternatif de l’image consommable et de ses épiphénomènes sociaux. La réduction d’une forme presque vide, par le vide, permet de situer le turbo-nihilisme contemporain dans un cadre opératif. La présence de l’abîme et l’attraction que le gouffre exerce se laisse aujourd’hui sentir par la présence d’un système de contrôle invisible et impersonnel, dont les mécanismes débordent largement le dispositif étatique humain, entraîné par des impulsions inexprimables, contraires au développement organique de toutes les civilisations. 
 

Qu’est-ce qu’un système de contrôle ? On peut le concevoir comme un engrenage mis en mouvement par la répétition périodique d’un comportement moteur, contrôlant les comportements dépendants soumis à ses sollicitations. L’horloge circadienne, chez l’être vivant, offre un bon exemple. Elle se synchronise sur la durée du jour et maintient l’ensemble des rythmes physiologiques de l’individu.

À l’échelle de la collectivité humaine, le rythme régulateur est lié au rituel grâce auquel la réalité quotidienne (telle que nous la concevons) se communique et se propage. Dans l’univers virtuel de l’image consommable, l’influenceur est roi, car les réseaux sociaux bloquent l’engrenage hiérarchique traditionnel, qui étendait son contrôle jusqu'aux sphères célestes, à l’époque de Dante. Aujourd’hui la tendance est vers un système fermé (où l’entropie augmente), directement contrôlé par l’élite techno-malthusienne dominante. La nécessité de réduire la population mondiale à des chiffres compatibles avec la gestion prudente des ressources vitales disponibles, justifie une politique malthusienne contraignante. Le bons sens est invoqué pour soutenir des actions ambiguës, centrées sur l’effacement de l’humain. Le renversement conscient de la natalité, quelle que soit la méthode suggérée, représente un rétrécissement du socle sur lequel la vie humaine repose. La transmission de la vie n’est pas un processus maîtrisable à l’échelle humaine. L’aspect tellurique ou cosmique des systèmes autonomes qui régissent la vie sur terre, dans sa complexité, a été ignoré par les technocrates et leurs experts. Excommunié au nom d’une ingénierie sociale révolutionnaire, l’engrenage où tout s’imbrique est sur le point de disparaître complètement. Il serait temps de revoir les rouages de la structure étatique qui s’insère dans ce système de contrôle « profond », provenant du vide, vers lequel l’humanité se dirige.

Il a été dit que l’argent contrôle le pouvoir, mais l’argent par lui-même ne permet que d’acquérir des choses ou des gens. De les « privatiser », en quelque sorte ; de réaliser des fantasmes ; de financer des projets grandioses sans but lucratif immédiat. C’est une source de puissance, au sens Nietzschéen du terme, mais cette puissance n’apporte pas nécessairement le pouvoir. La parole qui divise est un instrument bien plus incisif, capable de pénétrer, puis déchirer, le corps social à coup de slogans qui déchaînent les passions, dispersant l’énergie collective dans des conflits niveleurs. Le pouvoir moderne provient de la maîtrise de l’invocation qui divise. Affrontement-destruction-dissolution : on secoue et on répète. Pour se débarrasser des différences et pour délier les ethnicités de leurs dépendances telluriques, l’état providence mondial se chargera de créer un habitat homogène. L’individu y sera imperméable aux influences extérieures, qu’elles soient telluriques ou cosmiques.

La bulle idéale dans laquelle l’élite moderne cherche à vivre est néanmoins fragile. Sa stabilité dépend d’un équilibre difficile à maintenir. La relation de maître à esclave, que le turbo-nihilisme des puissants justifie, évolue vers un psychisme maladif, parsemé d’abus innommables. Abus dont l’éruption inattendue dans l’espace médiatique affaiblit la légitimité de la caste au pouvoir. L’image positive de l’état ne peut plus être gérée sans l’aide de diversions absurdes, qui servent d’écran aux perversions, aux guerres et aux génocides déclenchés sans état d’âme par nos élites dégénérées. Rien ne les arrêtera. Ils sont prêts à sacrifier la terre entière pour obtenir un pouvoir qu’ils ne contrôleront jamais.

Est-il possible de se débarrasser de cette engeance ? Ceux qui rêvent d’une nouvelle révolution devraient comprendre que leur rêve est absurde. Les révolutions ont intronisé la bourgeoisie nihiliste, avec son intelligentsia, créant une nouvelle ère propice au développement de l’image consommable. Image terrifiante, savamment gérée par ceux qui se cachent derrière un masque de technocrate compétent et vertueux pour commettre leurs atrocités. Pour rappel, le premier gouvernement révolutionnaire français était connu sous le nom de La Terreur (1793-1794).

Revenir en arrière n’est pas réaliste. Le lait renversé n’est pas récupérable. La seule solution est d’accélérer le mouvement vers le vide où tout nous pousse. Le redressement arrivera avec l’implosion de l’image fictive qui contamine le vivant. Sur le chemin de l’abîme, il existe une dimension où l’auto-cannibalisation se heurtera obligatoirement à la conscience.

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