Du quantique à la conscience universelle
Aussi surprenant que cela puisse paraître, la conscience universelle se situe loin de tout ce qui est visible ou perceptible par les sens. Elle fait partie de la sphère du privé, accessible par un cheminement interne, libre des contraintes du monde phénoménal, manifestement soumis à des lois physiques incompréhensibles, même si elles sont énonçables.
Là où l'intelligence se mobilise naturellement pour étendre le savoir et la connaissance (du domaine de l'impersonnel jusqu'au stade individuel), le potentiel créatif est subrepticement détourné vers un état mental fébrile, foncièrement restrictif, bridé par un conformisme vigilant que l’intelligentsia dominante encourage. Dans ce contexte, n'a de sens que ce qui est conforme aux valeurs et méthodes imposées par une coterie de penseurs soumis au dogme en vigueur. C’est cette coterie qui définira les comportements à récompenser.
L'individu, projeté à l’extérieur de lui-même dans un monde où tout n'est qu'apparence, va se retrouver face à d'autres individus errant dans les dédales d'un labyrinthe sans issue. Le modèle panoptique, adopté par une génération montante de technocrates avides de contrôle, évolue sous l'effet d'une stratégie visant à optimiser le comportement des pièces humaines mises à leur disposition. L'individu y est conçu comme un rouage a insérer dans un réseau social ordonné, laborieux et stable. C'est le rêve totalitaire par excellence. Il sous-entend l’élimination progressive des activités inutiles, trahies par leur nature introspective, comme l'art, la poésie et la musique. Activités oisives, injustifiables, car elles prétendent s'inspirer d’éléments fournis par une conscience commune, sous-jacente, dont l'existence est tout bonnement niée.
Sans se perdre dans des débats sans fin sur la nature et la mise en évidence de la conscience universelle, contentons nous de quelques observations. Autrefois, et il n'y a pas si longtemps, l’intérêt qui émanait d'une personne venait du mystère qu'elle projetait : de son charisme, de ce que l'on ne savait pas sur elle, d'une dimension privée impénétrable au regard profane.
Le mystère attenant, et sa manifestation inattendue dans un monde banal réticent, correspondait à une épiphanie. Épiphanie qui allait dissoudre les apparences pour s'adresser au sens profond. La plupart des citoyens incorporés dans l'ordre contemporain, déjà bien lissé, n'ont plus grand chose de privé à cacher. Encapsulés dans une image-masque, sous-produit inquiétant du matraquage mental qui écrase ce qui leur reste de conscience, ils défilent en WYSIWYG (What You See Is What You Get) : locution anglaise utilisée pour désigner une image montrant un objet, sans perte d'information critique. L'image ne cache rien. Elle est ce qu'elle est et il n'y a rien d'autre à découvrir.
Le contact privé, d'individu à individu, intermédié par la conscience universelle, est empiriquement identifié à un état dont l’entropie fluctue selon les circonstances et dont la manifestation est liée aux propriétés émergentes d'un champ sémantique, au centre duquel se trouve le mot amour. Sujet complexe, car il suggère un mode de communication où l'absence d'informations de type binaire est loin d’être un obstacle. Moins il y a de fuites sous forme d'information banale, plus il y a de sens. Sens qui se partage dans la sphère privée, et qui s'affirme par l'exclusion de tout ce qui ne sert pas à prolonger son existence. De Tristan et Iseult à Jeffrey Epstein et ses clients, le champ est vaste et son énergie fluctue. L'attraction qu'exerce l'amour est irrésistible, car la bête humaine cherche toujours à assouvir ses besoins les plus profonds. C'est pour ça qu'il s'agit d'un phénomène irréductible. Si l'on se fie à Dante, il semblerait même que ce champ donne naissance à la pulsion fondamentale qui anime l'univers, c'est-à-dire à « l'amour qui meut le soleil et les autres étoiles » – dernier vers de La Divine Comédie.
À la fin du dernier article (La solution, c'est la dissolution), je me proposais de dire quelques mots sur le livre récent de Federico Faggin, Irreducible (2024), qui s'attaque au problème de la conscience en partant de la physique quantique, mais sous l'angle de sa mutation récente en science de l'information. Irreducible est à la fois un résumé du parcours personnel de Federico Faggin, à la recherche d'une réponse à un mal-être constaté au point culminant d'une carrière vouée à la science et à la technologie, et l'effort d'un scientifique de premier rang, venu se pencher sur le problème de la conscience en y apportant une approche mentale plus souple que celle des grands docteurs du dogme autorisé. Un peu d'histoire pour illustrer les enjeux.
Revenons à René Descartes et son fameux « je pense, donc je suis », qui se déclame comme une certitude première, articulée sur le seuil d'un doute systématique entretenu par la raison. Faggin interprète Descartes de la manière suivante : « je sais que j'existe parce que je suis conscient de savoir ce que j'affirme savoir, c'est-à-dire que j'existe. » Dans le domaine de la conscience, il n'y a pas de doute. J'existe– c'est sûr ! Mais pour aller vers la pensée, sans trop s'attarder sur la relation de cause à effet, plus difficile à justifier, il faudrait peut-être inverser et dire : « Je suis, donc je pense ». La certitude première reste en place, mais la nécessité de penser ne s'impose pas d’emblée.
Car, au fait : « tu penses à quoi, exactement, René ? »
Il s'agit ici de revoir le lien causal entre la conscience et la pensée. L'agitation intellectuelle énervante, souvent mal maîtrisée, qui secoue l'homme de science parti à la recherche de vérités nouvelles n'a vraiment rien à voir avec la conscience. Est-il nécessaire de penser ou n'est-ce là qu'une névrose, un symptôme inquiétant de la dégénérescence inévitable d'une conscience doutant d'elle même, cherchant à confirmer ses certitudes éphémères par une étude approfondie du monde phénoménal ? Évolution épistémique maladive, qui nous amène inévitablement à la mécanique quantique et à ses paradoxes de fin de cycle :
« Il y a quelques siècles, de nombreux chercheurs avaient adopté le dualisme cartésien, qui établissait une distinction claire entre l'esprit et la matière. Cependant, les progrès récents de la physique ont montré que la réalité est holistique et qu'il ne peut donc y avoir de séparation entre l'esprit et la matière. Par conséquent, la conscience doit être amenée dans le domaine de la physique et ne peut plus être ignorée […] Dans le domaine de la physique, l'idée que l'information pourrait être plus fondamentale que la matière a été avancée pour la première fois par John Wheeler en 1995 avec l'expression 'it from bit' […] Récemment, le physicien Giacomo Mauro D'Ariano et ses collaborateurs ont montré que la mécanique quantique et la théorie des champs quantiques libres peuvent être entièrement dérivés de six postulats purement informationnels […] La physique quantique pourrait alors être interprétée comme suit : la matière-énergie est simplement faite d'organisations de bits quantiques, ou qubits, qui se manifestent comme des bits classiques [0 ou 1] lorsqu'ils sont observés […] Le qubit représente tous les états quantiques possibles obtenus par la superposition des états quantiques complémentaires les plus simples qui peuvent être représentés par l'ensemble des points d'une sphère de rayon 1, appelée sphère de Bloch […] Les qubits peuvent également être intriqués […] ils peuvent alors avoir des états corrélés qui persistent quels que soient les résultats probables des mesures. La superposition quantique d'états et l'intrication nous fournissent des capacités de représentation et de traitement de l'information qui n'ont pas d'équivalent dans le monde classique. […] Le traitement de l'information quantique ne peut pas être effectué de manière transparente dans l'espace-temps, avec de la matière classique, car les qubits et leur intrication représentent des propriétés non locales. Alors, où se déroule le calcul quantique ? Cette question a intrigué les physiciens depuis le début de cette technologie, mais il n'y a pas de réponse adéquate. » Federico Faggin, Irreducible, p. 106-108
Voilà où nous en sommes. Il en découle un certain nombre de choses qui remettent en question, non seulement la physique classique et ses modèles déterministes, mais aussi les mathématiques à un niveau plus fondamental. Là encore il faut revenir aux axiomes de base et comprendre qu'ils s’éloignent trop de la réalité physique pour rendre compte de ce qui se passe aux limites du plus petit et du plus grand. La confusion entre l'infini et l’indéfini ; entre ce qui est divisible et indivisible ; entre une courbe géodésique continue et différentiable dans l'espace-temps, correspondant à une trajectoire en physique classique, et son abandon dans le cas de « trajectoires » quantiques non-différentiables (Feynman, 1940)– tout ceci montre bien qu'il faut passer à autre chose.
Le Faust de Goethe, assoiffé de connaissance, n'est qu'une dramatisation de l'homme savant de la Renaissance, déjà tenté par les raccourcis du monde matériel. Raccourcis utiles pour asseoir la volonté de puissance de toute une classe d'individus ambitieux, motivés par l'obtention de résultats concrets. Le père spirituel de ces forcenés de la pensée moderne est bien René Descartes :
« La méthode différentielle en physique repose sur le projet cartésien, qui a pu être appelé réductionniste (mais auquel on doit trois siècles de succès extraordinaires, il ne faut pas l'oublier) : on décompose l'objet complexe à étudier en ses parties les plus simples. Cette simplicité permet une description locale (différentielle) qui, après intégration, permet d’appréhender les propriétés globales du système. » Laurent Nottale, La Relativité dans tous ses états, p. 205
Oui, mais ça ne marche pas au niveau quantique, à cause de la régulation non-locale des phénomènes. Il n'y a pas de division, ni de séparation, même s'il se passe différentes choses à différentes échelles. Le problème vient des mathématiques, qui ont imposé un grille de lecture inadéquate sur le domaine de l'espace-temps :
« Le concept classique d'espace-temps ne peut avoir de sens physique que si le concept mathématique de point est lui-même signifiant [...] Si le point mathématique est bien défini, qu'en est-il du point physique ? […] La question se pose aussi en ce qui concerne d'autres objets géométriques, comme les lignes ou les surfaces, supposés sans épaisseur. […] Le point ou la droite mathématique, en dernier recours, n'est pas réalisable physiquement. » Laurent Nottale, La Relativité dans tous ses états, p. 165-167
L'aveu est capital, dans la mesure où les mathématiques se cantonnent à utiliser des abstractions dépourvues de sens, même si elle sont utiles pour manipuler une réalité falsifiable, d'autant plus malléable qu'elle apparaît réductible tant qu'on reste à notre échelle. La manipulation, dont les objectifs s'affirment par la répétition de l'expérience qui confirme la règle, font que la réalité physique est subordonnée à des modèles mathématiques qui ne correspondent plus à ce qui est perçu au niveau de la conscience. Comment s'en sortir ?
« Après avoir longuement analysé les composantes fondamentales de la réalité physique, une petite partie de l'humanité est prête à s'éloigner du matérialisme de la physique classique pour adopter la nouvelle vision holistique offerte par l'information quantique. L'information quantique est compatible avec l'existence d'une dimension spirituelle profonde de la réalité, qui a autrefois alimenté les mythes et les religions. En fait, nous commençons à comprendre que le comportement du tout ne peut s'expliquer uniquement par celui de ses composants, car la réalité, contrairement à ce que nous imaginions, n'est pas constituée de parties séparées et n'est pas aussi objective que nous le pensions. […] La physique quantique a révélé que plus les composants sont petits, plus ils deviennent indissociables du tout, et que, par conséquent, le tout doit être invisiblement présent dans tous ses composants microscopiques. » Federico Faggin, Irreducible, p. 281
Contrairement à ce que l'on pourrait penser, cette vision holistique initialement énoncée dans la Theorie de De Broglie-Bohm, se rattache de manière indissociable au principe d'une information active, à l'œuvre dans le monde subatomique. Elle est présente en biologie, où chaque unité cellulaire, qui détient l'information sur l'ensemble de l'organisme, devient sélectivement active selon sa place au sein de l'organisme ; de même en neurologie, où l'information est disséminée partout dans le cerveau, les localisations cérébrales ne servant qu'à extraire certaines informations ; et aussi en philosophie, où chaque conscience accède à la totalité, mais reste une partie organique du tout.
Au prochain numéro, l'abandon historique du holisme et l'impact de la notion d’unicité sur l’évolution des religions occidentales : de la cosmologie égyptienne au monothéisme juif, jusqu'à la Trinité chrétienne. Le tout en partant des travaux de l’égyptologue allemand Jan Assmann.



Commentaires
Enregistrer un commentaire