Unicité et Unité (deuxième partie)

Dans l’esprit des articles précédents et toujours dans les limites de la dissolution numérique, il est temps de se pencher sur ce qui se passe si l’on se dirige de la physique moderne vers la métaphysique, plutôt qu’en sens inverse. La physique nous apprend que tout est connecté grâce à une information active liée au qubit intriqué. Cette information en formation, occultée dans sa phase indéterminée, se transmet par la conscience universelle et correspond à une activité qui exprime la notion de transcendance, fortement corrélée à l’existence d’un monde intangible, sacré, peuplé d’intermédiaires que l’humanité invoque depuis longtemps en se servant d’un culte ritualisé. 
 

Nous voilà loin du monothéisme classique, centré sur un dieu barbu unique, qui aurait créé l’homme à son image. L’anthropomorphisme de base s’affirme depuis des millénaires, même s’il est clair que la ressemblance, si elle existe, doit être d’une tout autre nature. L’image physique n’est pas une référence dans un monde où la matière n’est qu’une forme d’énergie. Est-ce à dire qu’il s’agit de choses irréconciliables ? Oui et non… Voulant établir une doctrine stable, en partant de révélations faites aux prophètes ou apportées par un avatar (dans le cas du christianisme), la caste sacerdotale s’est enfoncée dans des problèmes de cohérence difficiles à résoudre. La métaphysique se prête mal à une fusion avec la dialectique matérialiste, où l’éternel n’existe pas. D’un pacte d’alliance avec un Dieu unique, omnipotent, omniscient et omniprésent, légué par la mémoire culturelle du peuple élu, le monothéisme va se décomposer en dérives sectaires, où un dogmatisme intransigeant et le recours fréquent à l’anathème, auront finalement raison des doctrines révélées, léguées par une tradition autrefois transmissible.

Le christianisme, malgré son attachement à l’unicité divine sous sa forme trinitaire, peut être modestement comparé au vishnouisme (IVe siècle avant J.-C.) , puisque l’avatar, dans sa conception hindouiste, est également la « descente » ou « l'incarnation d'une divinité sur terre, en réponse à un besoin de rétablissement du Dharma. » Le Dharma étant la Loi qui régit la disposition générale des choses dans l’ordre cosmique, social et religieux. Loi identique dans son esprit à la Maât égyptienne, encore plus ancienne, mentionnée dans l’article précédent.

Alors la question se pose : comment transmettre une connaissance tangible de l’être transcendant ? Le récit biblique est difficile à cerner. C’est d’ailleurs pour ça que les interprétations contradictoires s’accumulent. Il en est de même pour l’image sacrée, considérée idolâtre et décriée par les monothéismes les plus virulents. Elle vient pourtant du don de l’artiste et de son imagination inspirée. La personnalisation est exclue et toute personnification anthropomorphique n’y apparaît que sous forme de symbole. Les œuvres iconographiques les plus importantes dévoilent des relations et des repères que les textes canoniques ont du mal à décrire. L’image arrive à transmettre un mystère irréductible, alors que le dogme force tout vers une « croyance » aveugle (c’est le cas de le dire), déguisée en profession de « foi ». Foi normalement associée au domaine de la vérité révélée, inaccessible à tout esprit réducteur.

Le christianisme, sous sa forme trinitaire, s’implique dans l’extension de l’unité à l’ordre religieux. L’histoire de l’icône de la Trinité, d’Andreï Roublev (début du XVe siècle), nous indique que sa raison d’être provient d’un besoin existentiel. Pour bien l’interpréter, il faut partir, non pas de l’ordre cosmique ou d’un credo religieux, mais de l’atmosphère glauque de l’époque durant laquelle elle a été conçue. Le besoin de s’exprimer sur ce thème, ressenti par l’artiste, vient de sa relation privilégiée avec la révélation opérative qui s’y rattache. Le don qu’il a reçu n’est pas un simple talent, mais un instrument de la Providence, appelé à se manifester. Roublev a vécu à une période, où la communauté orthodoxe, dévastée par les invasions mongoles et par un sectarisme religieux insupportable, va retrouver son chemin grâce à une intervention par hypostase divine. La protection trinitaire, apportée par l’icône, indique le chemin caché de l’unité. Placés en demi-cercle autour de la table du banquet, les trois personnes de la Trinité, représentées par des figures jeunes, pratiquement identiques, ne se distinguent que par leurs poses, quelques attributs vestimentaires et des détails d’arrière-plan.

Dans l’icône de Roublev, l’élément le plus important se trouve au centre, posé sur la table du banquet. Il s’agit de la coupe du salut, qui contient le sang du sacrifice. Le sacrifice fait partie de l’histoire sacrée des religions abrahamiques et remonte à la première génération de l’humanité déchue, celle d’Abel et de Caïn. Le « sacrifice » d’Abel par Caïn (le premier né), qui se rebelle ici contre Dieu, a une conséquence inattendue. Il apporte le réveil soudain de la conscience. Éveil parfaitement saisi par Victor Hugo dans La Légende des siècles. Le recours spontané au meurtre, face à l’injustice divine (dieu préfère le sacrifice animal d’Abel, à l’offrande de céréales de Caïn) fait que la conscience individuelle de Caïn se raccorde une fois pour toutes à la conscience universelle. L’œil omniprésent qui va le suivre (chez Victor Hugo) représente cette conscience. Il est partout (même sur les billets de banque américains) et on ne peut pas lui échapper.

« L’agression et la violence humaine ont marqué le progrès de notre civilisation et semblent en fait avoir pris une telle ampleur au cours de son évolution qu’elles sont devenues un problème central du présent. Les analyses qui tentent de localiser les racines du mal partent souvent d’hypothèses à courte vue, comme si l’échec de notre éducation ou le développement défectueux d’une tradition nationale ou d’un système économique particulier étaient à blâmer. On peut en dire davantage sur la thèse selon laquelle tous les ordres et toutes les formes d’autorité dans la société humaine sont fondés sur une violence institutionnalisée [...] Ceux, cependant, qui se tournent vers la religion pour se sauver de ce "soi-disant mal" qu’est l’agression, sont confrontés au meurtre à un moment donné. Au centre même du christianisme : la mort du fils innocent de Dieu ; plus tôt encore, le pacte d’alliance de l’Ancien Testament qui ne pouvait être réalisé qu’après qu’Abraham eut décidé de sacrifier son enfant. Ainsi, le sang et la violence se cachent de manière fascinante au cœur même de la religion. » (Walter Burkert, Homo Necans, p. 1-2)

La prise de conscience individuelle, qui ouvre le chemin vers les sentiers cachés de la connaissance, peut aussi prendre des formes moins tragiques. Dans le cas de l’Islam, où la prophétie et son interprétation occupent une place majeure, le dialogue avec l’unicité divine (Al-Lâh) passe avant tout par la conscience. Le Tawhîd, ou l’affirmation de l’Unique, repose sur une dialectique précise, qui est celle de la double négativité. Elle se résume de la manière suivante : « le Principe est non-être et non non-être. »

« Chaque négation n’est vraie qu’à la condition d’être niée elle-même. La vérité est dans la simultanéité de cette double négation, laquelle a son complément dans la double opération du tanzîh (écarter de la divinité suprême les Noms et les opérations pour les reporter sur les hodûd ou degrés célestes et terrestres de sa Manifestation) et du tajrîd (qui isole, re-projette au-delà de ses Manifestations la divinité qu’elles manifestent). Ainsi est fondée et délimitée la "fonction théophanique". […] Ce Tawhîd ésotérique apparaît, dans son énoncé, assez éloigné du monothéisme courant des théologiens. » (Henry Corbin, Histoire de la philosophie islamique, p. 123)

La dialectique elle-même prend corps dans la profession de foi islamique : lâ ilâha illâ’l Lâh. La négation absolue (lâ ilâha = pas de dieu) est suivie d’une négation conditionnelle (illâ = si non = sinon = et pourtant) qui tend vers l’affirmation absolue du Nom suprême en tant que divinité (Al-Lâh = ce Dieu). La traduction de Al-Lâh par « ce Dieu », se justifie grammaticalement de la manière suivante : « Le premier lâm de ce nom est le lâm de la Connaissance, du fait que l’alif et le lâm (associés dans l’article défini al) ont, comme on le sait, la fonction de "rendre connu" (ta`rîf) (selon l’expression qui équivaut à "déterminer grammaticalement un nom"). » ( Muhyi-d-dîn Ibn`Arabî, Le livre du Nom de Majesté, § 3, traduction Michel Vâlsan)

« Pas de dieu sinon ce Dieu ». L’énoncé négatif débouche sur une constatation : celle de l’impossibilité pour la divinité à prendre une forme quelconque sans qu’elle ne se limite immédiatement par cette auto-négation.(Henry Corbin, Temps cyclique et gnose ismaélienne, p. 98-99)

Un peu compliqué sur le plan dialectique, mais compréhensible si l’on reste dans le cadre d’une divinité unique omniprésente, identifiée à la conscience universelle. Mais en quoi cela se rapporte-t-il à la « dissolution numérique », pourrait-on se demander ? La réponse n’est pas évidente, car il s’agit de tenir compte de la solidification irréversible des « choses » enregistrées par l’observation en continu, pratique qui s’oppose à l’auto-dissolution de l’information active. Par solidification, j’entends l’effondrement de « l’information en formation » (qubits intriqués) en données ineffaçables (bits), absorbées par une mémoire numérique isolée du reste de l’univers. Ce système, construit artificiellement par l’intelligence humaine, a produit une information morte, figée en une gelée de données dépourvues de sens.

Il en résulte une spiritualité axialement tournée vers le bas, en désunion croissante avec la conscience universelle. L’être humain, bien plus présent dans les arborescences de son profil numérique que dans l’univers métaphysique auquel il est attaché par sa conscience, participe activement à l’édification de sa propre prison mentale. L’araignée énergivore, qui tisse la toile captivante, est nourrie par des technocrates sans état d’âme. La magie des images mouvantes hypnotise le badaud. Pendant ce temps, l’intelligence artificielle s’attaque aux espacements de la trame numérique. Sous peu, personne ne pourra passer à travers les mailles. Tout sera solidifié. Le world wide web (www) s’étend aussi à l’univers des symboles. W ou Waw, sixième des 22 lettres de l’alphabet hébraïque et vingt-septième lettre de l’abjad arabe, a 6 pour valeur numérique. Je vous laisse faire la transposition. 
 

 

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