Addiction à l’information binaire

D’un point de vue individuel ou social, il est clair que l’activité principale de ce que nous appelons « notre pensée » est dirigée vers l’acquisition d’informations utiles, qui seront ensuite analysées pour en tirer un comportement applicable au monde matériel dans lequel nous croyons vivre, et ceci selon les acquis d’une culture occidentale éclairée, à présent libérée des mythes et des superstitions. 
 

L’information donne une forme à l’esprit, c’est certain. Mais comme nous l’avons vu, elle est difficile à gérer. D’une part, elle se veut précise et cherche à révéler la vérité du moment ; d’autre part elle reste ambiguë, histoire de flouter une réalité intangible, perpétuellement en mutation. L’esprit parvient tant bien que mal à assimiler ces contradictions en s’appuyant sur un ensemble de mécanismes réducteurs sortis de l’intellect (observation, abstraction, mémoire, dialectique). Le but étant d’éliminer l’élément subjectif entretenu par l’imagination. Pour arriver à un système cohérent, il faut stériliser la pensée spontanée, forcément nuancée, la soumettant au conformisme des habitudes acquises et à une mémoire culturelle dévouée au dogme établi.

L’information binaire, où règne l’opposition (noir ou blanc, 0 ou 1, gauche ou droite, avec nous ou contre nous, etc.), alimente une addiction à l’information encore vierge. Celle-ci laisse planer l’espoir d’une résolution éventuelle : synthèse entrevue comme le passage à la limite d’un processus de réconciliation des contraires. L’addiction anxiogène est pérennisée par la nature même de l’information et par la démarche qui mène à son interprétation. L’abondance de formules contradictoires, brassées par les médias et leurs experts, donne naissance à un mode d’expression normatif difficile à contourner. La caisse de résonance, où vibre la formule du jour, impose une interprétation fébrile, forcément en phase avec la binarité du moment. Le contrôle du narratif, où chaque action trouve sa justification, passe par cette étape obligatoire. Le raisonnement savamment concocté pour certifier l’information est « ce qui doit être propagé ». Comme par hasard, c’est la définition étymologique du mot propagande
 
 
La mécanique de propagation s’applique en premier lieu à « la science » et à la politique, qui de nos jours marchent main dans la main pour établir un ordre social regroupé, médicalisé, sans attaches telluriques, où la paix, la santé et la prospérité promises tardent pourtant à se manifester. Le discours utopique, encore crédible hier, apparaît presque absurde au vu de la situation actuelle. Mais l’addiction à l’information binaire persiste et donne lieu à une névrose collective dont les suites peuvent déjà être envisagées. La folie de masse n’étant pas exclue du scénario final.

Le lobby de la révolution mondialiste compte sur l’efficacité de ses slogans pour alimenter la dialectique progressiste. Le processus de synthèse doit s’accélérer sans cesse, pour arriver à la limite critique avant que l’individu hypnotisé ne se réveille. Si l’intelligence humaine ne suffit pas, on s’appuiera sur l’intelligence artificielle. L’individu sera constamment transformé. Passé en immersion dans un réseau tout puissant, il sera raccordé en « objet connecté ». Pour communiquer il lui suffira d’adopter les éléments de langage périodiquement épurés par les médias. Paroles passe-partout, adaptées au respect des sensibilités individuelles, elles serviront à mettre en œuvre un code social aussi inexplicable qu’inexpliqué. Dans la logique restrictive de l’information binaire, un monde « sans haine » sera nécessairement un monde « sans amour ». La négation cache la binarité, mais elle ne la résout pas. C’est le problème du nihilisme : on finit par s’annihiler soi-même. 
 
 
Quoi qu’il en soit, il est clair que l’humain décapité la tête dans les nuages numériques du « cloud » n’aura plus d’anxiétés métaphysiques. Reste à savoir si sa tête vaudra la peine d’être conservée ? Les jacobins de la globalisation ont peut-être une guillotine algorithmique faite pour couper celles des objets connectés dont le score social n’est pas bon ? 

Dans la perspective d’un futur glauque, sans poésie aucune, il faudrait revenir à l’information en formation, portée par le qubit intriqué. Elle risque de s’avérer décisive en fin de cycle. Car il s’agit de réintroduire la conscience universelle, où il n’y a pas de pensée positive ou négative.

L’information, en tant que telle, est pratiquement indestructible, puisqu’elle correspond à un état physique représenté par une fonction d’onde. L’équation de Schrödinger, qui gouverne la fonction d’onde est réversible dans le temps et permet de déterminer les états précédant un état donné. Il en résulte que l’information est préservée quelles que soient les circonstances dans lesquelles le système se transforme. La binarité, elle, est soluble, car il s’agit d’une relation entre deux états, dont l’un s’obtient en inversant l’autre. Elle disparaît en superposition d’états.

Le retour à l’information en formation implique une renonciation à la pensée objective, car il n’y a pas d’objet. Une perception modulée par la conscience, doit être assez forte pour dominer l’information binaire créée et manipulée par l’intelligence abstraite. Tout un programme, difficile à concevoir dans l’état actuel des choses. Ce ne sont pourtant pas les modèles historiques qui manquent. Dans un passé lointain par exemple en Égypte, la maât symbolisait l'équilibre obtenu par le recours à un ordre suggéré par la conscience universelle :

« Fondamentalement lié à l'institution pharaonique, cet équilibre se rattachait à la notion d’ordre et de justice. Le rôle du Pharaon était de faire respecter la Maât dans toute l'Égypte. En tant que garante de l’ordre et de l’équilibre, aussi bien cosmique que terrestre, elle était le principe unifiant la société égyptienne antique. Ce qui est juste est dicté par le roi. Le respect de sa parole maintient l'ordre dans la cité et dans les cieux. La domination de Pharaon est alors assurée — mais aussi justifiée — par ces enjeux fondamentaux.

En Grèce, la politique du philosophe-roi, chez Platon, correspond à une politique ordonnée sur ce même principe, mettant en valeur la nature de chacun tout en empêchant que les individus s’aliènent. Autrement dit, celui qui doit gouverner la cité, est l’homme qui agit avec sagesse. Allégoriquement, s’il y avait un dieu grec de l’harmonie, de l’ordre et de la vérité, nous pourrions facilement dire qu’il guide ce roi, qu’il lui "souffle à l’oreille". Or c’est exactement ce qui est dit de la déesse Maât, qu’elle "souffle à l’oreille" du pharaon. Par ailleurs, la royauté comme elle est décrite chez Platon n’est pas un système politique commun à son époque et à ses alentours, il paraît donc fort probable que la figure du philosophe-roi soit directement inspirée des pharaons. »  (voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Maât
 

On retrouve encore les traces de cette gouvernance spirituelle au Moyen Âge. Elle s’affirme dans l’institution de la papauté catholique, telle qu’elle se concevait sous l’influence directe de Bernard de Clairvaux, auteur de la fameuse Règle du Temple (1128 AD), instigateur de la deuxième croisade et maître à penser du Pape Eugène III (1145 AD). 

C’est à Bernard de Clairvaux que l’institution de la papauté doit la liste d’attributs utilisés dans le discours inaugural d’Innocent III (1198 AD), conçu pour confirmer l’autorité spirituelle du Pape. La liste est tirée du traité De Consideratione, dédié à Eugène III. Elle affirme l’absolutisme de l’autorité pontificale. L’épithète traditionnel « successeur de Pierre » y est précédé nouvellement par l’appellation « vicaire du Christ ». Ensuite vient la référence inattendue, explicitement pharaonique, nommant le Pape « le Christ du Seigneur » (le Seigneur étant le « Dieu de Pharaon »), médiateur placé entre la sphère divine et l’humanité :

« Profecto vicarius Jesu Christi, successor Petri, Christus Domini, Deus Pharaonis, inter Deum et hominem constitutus »

[En effet, le vicaire de Jésus-Christ, le successeur de Pierre, le Christ du Seigneur, le Dieu de Pharaon, placé entre Dieu et l'homme]

Il est clair que tout ceci a été oublié depuis longtemps et l’histoire re-écrite en conséquence. Le nihiliste contemporain ne cherche pas à comprendre et se rabat sur des lieux communs pour critiquer et évacuer le fanatisme religieux de l’époque, mis en évidence par l’exhortation belliqueuse aux croisades. Croisades présentées sans référence à l’objectif initial, comme étant la phase archaïque de la colonisation occidentale, opportunément rejetée par l’élite mondialiste montante. Héritiers hypocrites d’un empire rebelle, autrefois soumis à l’autorité spirituelle, ils s’appuient sur l’ensemble des richesses accumulées par l’empire pour passer de la colonisation à la mise en place d’un goulag universel.

En fait, il faudrait revenir à l’Islam des débuts pour comprendre pourquoi les valeurs guerrières spirituelles, autrefois communes aux chrétiens et aux musulmans, s’exprimaient en terme de guerre sainte, même si un fanatisme religieux, encouragé en sous main toujours par les mêmes servait à restreindre la portée et l’efficacité du combat, le transformant en une simple guerre de religions, opposant des camps séparés par leurs dogmes et non par le refus du chaos.

« Deux guerres saintes sont distinguées dans la tradition islamique : l’une est la "grande guerre sainte"-- al-jihâdul-akbar , l’autre la "petite guerre sainte" al-jihâdul-açghar. Cette distinction se fonde sur une parole du Prophète, qui déclara au retour d’une expédition guerrière : "nous voici revenus de la 'petite guerre sainte' à la 'grande guerre sainte'". La grande guerre est d’ordre intérieur et spirituel ; l’autre est la guerre matérielle, celle qu’on mène à l’extérieur contre un peuple ennemi, en particulier dans le but de ramener des peuples "infidèles" dans l’espace où la "Loi de Dieu" est en vigueur. Toutefois la "grande guerre sainte" est à la "petite guerre sainte" ce que l’âme est au corps ; pour la compréhension de l’ascèse héroïque, ou "voie de l’action", il est fondamental de saisir la situation où les deux choses n’en font qu’une, la "petite guerre sainte" étant alors le moyen par lequel on pratique une "grande guerre sainte", et vice versa : la "petite guerre sainte"-- la guerre extérieure-- se faisant action rituelle qui exprime et atteste la réalité de la première […] La "grande guerre sainte", c’est le combat de l’homme contre les ennemis qu’il porte en soi. Plus exactement, c’est la lutte du principe le plus élevé de l’homme contre tout ce qui est impulsion désordonnée et attachement matériel. » (Julius Évola, Révolte contre le monde moderne, p. 163)

Voilà pour l’ascèse héroïque. Du côté des mondialistes, les budgets militaires augmentent. La pacification par les armes est à l’ordre du jour. Les enjeux n’ont pourtant pas changé. Sur le plan binaire, ils se ramènent à... tout ou rien.

Rien ? 
 

 

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Au fond du puits

Vers le vide

En transition