Turbo-nihilisme

Il faut avouer que tout devient de plus en plus confus au sein de la société contemporaine. La dégradation s’accélère. Elle est même perceptible à l’échelle des cycles quotidiens. Les plus inquiets pensent que la fin arrive.
 

La dissolution de la conscience vitale capable de maintenir l’intégrité du corps social dans sa multiplicité essentielle, peut être aujourd’hui analysée en partant d’un diagnostic moderne sur l’état du système cognitif global, composé de champs quantiques, où tout est lié. Puisqu’il y a équivalence entre masse, énergie et information, il faut tout mélanger et relever la domination prochaine de l’élément binaire, qui précipite la dissolution des énergies en excluant l’information motrice ou « information en formation ».

L’information en formation, issue de la mémoire primordiale, dynamise la société et soutient l’esprit créatif qui l’ancre à ses origines. La détérioration de cette connexion donne lieu à une augmentation de l’entropie, premiere mesure de la perte de mémoire qui caractérise le degré d’ignorance d’une intelligence collective diminuée. En bref, nous entrons dans la phase terminale : celle où l’idiotie binaire devient dominante.

Il y a corrélation directe entre notre conception du temps et la précipitation de l’énergie créative vers sa forme la plus diffuse, représentée dans le domaine cognitif par la transformation de l’information sensible en information binaire. Le déroulement de ce processus mène à la chute de la conscience individuelle dans un puits énergétique sans fond. Lorsque l’entropie aura atteint sa valeur maximale, la prison numérique se manifestera sous sa forme finale. Le temps s’arrêtera brutalement, car l’esprit ne pourra plus fonctionner.

Le nihilisme conçu par Nietzsche, en retard d’environ 200 ans sur l’hérésie Sabbataïste, se manifeste par l’abandon des valeurs traditionnelles léguées depuis l’antiquité. Nous sommes à présent loin des solutions envisagées dans la dernière partie du XIXe siècle pour combattre l’absurde et une existence dépourvue de sens. Le sursaut salvateur (« volonté de puissance » ou Wille zur Macht), prêché par Nietzsche, devait donner naissance à un nihilisme créateur, capable d’engendrer des valeurs libres de toute croyance métaphysique ou morale. Ce nihilisme des forts, aujourd’hui passé au stade de turbo-nihilisme, s’exprime surtout par son mépris pour les faibles : pour ceux qui ne sont rien, parce qu’ils ne font pas le poids face à l’élite anarcho-capitaliste, dont les « valeurs » (effectivement changeantes) s’imposent à l’aide d’un narratif omniprésent, forgé pour dicter les subtilités mystérieuses de ce fameux « système basé sur les règles ».

Au cœur de l’anarcho-capitalisme, le temps est lié à l’argent (time is money). Ses cycles, de plus en plus courts, se calquent sur le rythme des spéculations boursières, dont la frénésie augmente au fur et à mesure que la latence des transactions diminue. C’est la spéculation techno-assistée où l’anticipation victorieuse se déclenche à la nanoseconde. L’Empire des vampires s’approprie tout, augmentant directement l’entropie par la dispersion de ses liquidités excessives dans des actifs souvent irrécupérables et ingérables, comme les dettes nationales. La conclusion s’impose d’elle-même :

« L'entropie caractérise l'aptitude de l'énergie contenue dans un système à fournir du travail, et donc également son incapacité à le faire : plus cette grandeur est élevée, plus l'énergie est dispersée, homogénéisée et donc moins utilisable. » (source)

Si le temps et l’argent se dispersent, il en est de même pour la parole, qui n’a plus de sens. Elle se répand en une propagande sans lien visible avec la réalité. L’objectif est de dissoudre ce qui reste de conscience et de mettre en doute les réticences instinctives en propageant un discours libérateur. 
 

Dans ce cadre mortifère, la sexualité a elle aussi besoin d’être débridée. L’acte sexuel transmet la vie. Il faut évidemment le transformer en produit de consommation. On en fera un fantasme qui contribuera à dissoudre l’énergie vitale et enfermer l’individu dans des névroses stimulées par le détournement de l’instinct procréateur, généralement sélectif, vers l’obtention d’un plaisir éphémère, violent, impersonnel et addictif.

Pour clore ce tour d’horizon rapide, il faudrait aussi parler du complexe militaro-industriel, qui ne s’encombre plus des restrictions humanitaires suggérées par la moraline des faibles. On tue au grand jour, sous l’œil des cameras curieuses des réseaux sociaux. Elles transmettent l’horreur en temps réel, dans la passivité et la virtualité la plus totale. Le narratif des « puissants » se charge de justifier tout ça et les budgets militaires augmentent en phase avec l’entropie. La victoire est proche. Encore quelques bombes et on pourra prendre des vacances sur la plage, à Gaza, dans l’espace ludique promis par Trump.

Il n’y a plus de « bons » ou de « mauvais ». Ils sont tous mauvais. Le mot d’ordre de la société contemporaine sa seule valeur cohérente est qu’il « faut en profiter », tout en faisant confiance au progrès. C’est ce à quoi tout le monde s’applique en attendant le dénouement final. La technocratie se rabat sur l’espoir d’une évolution rapide vers le transhumain, mais si cela se produit ce sera une défaite en soi. Si quelqu’un est susceptible de survivre entre l’homme et la machine ce sera sûrement la machine. L’homme est trop fatigué, trop impliqué dans sa dégénérescence narcissique pour sortir du puits énergétique dans lequel il est tombé.


Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Au fond du puits

Vers le vide

En transition